L’apprentissage fait des dégâts

Ou comment un enfant de deux ans est mon meilleur maître sur le chemin de la conscience

Avez-vous déjà observé un enfant ? Il apprend, c’est son moteur. Il veut faire. Par lui-même, tout et tout seul. Sa soif d’apprentissage est sans limite.

Notre fils nous aide à préparer les repas. Si on ne canalise pas son énergie,  ses gestes et sa volonté d’aider, c’est le champ de bataille dans la cuisine. C’est difficile de trouver le juste milieu entre lui laisser tout faire pour qu’il découvre et l’empêcher de tout faire pour préserver l’état de la maison. J’essaie toujours de lui laisser faire les choses à sa mesure. Mais petit à petit je lui laisse faire des choses de plus en plus osées, avec de plus en plus d’autonomie et de difficulté. En fait non, ce n’est pas moi qui essaie de lui laisser faire, c’est lui qui commence à faire les choses. Il choisit lui-même de se diriger vers des choses plus difficiles parce qu’il maitrise déjà celles que je lui propose. Et moi je suis là, je reste à côté, j’essaie de canaliser.

Avez-vous déjà observé un adulte ? En fait, c’est pareil. A un autre niveau.  Nous aussi, adultes, sommes motivés par la soif d’apprentissage. Je pense que nous ne cessons jamais d’apprendre. Nous avons besoin d’expérimenter au maximum et de faire toutes les erreurs possibles et d’apprendre de leurs résultats. Une fois qu’on a compris, c’est bon, plus besoin de les refaire. Comme les enfants. Même s’il nous faut sans doute plusieurs vies pour faire toutes les erreurs possibles… ça ne rentrerait pas dans une seule !

Et vu les dégâts que peut faire un enfant, un seul petit être, imaginez les dégâts à l’échelle de l’humanité. Vous visualisez ? Évidemment, c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes en train de faire tous les dégâts possibles et inimaginables à l’échelle de l’humanité et à l’échelle planétaire (voire au-delà, car apparemment on aurait envoyé des trucs dans l’espace non ?) NOUS SOMMES TOUS EN TRAIN D’APPRENDRE. CONSTAMMENT. CONTINUELLEMENT. MÊME SI NOUS N’EN N’AVONS PAS CONSCIENCE. Bonjour les dégâts…

Quand je vois l’état de la cuisine après un passage où mon fils a fait « tout seul », j’imagine le parent qui regarde la Terre, comme si c’était sa cuisine, et l’état dans lequel l’a mise sa progéniture… Vous voyez la mise en abyme ? Alors on fait quoi ? On dit que tous les humains (ou les enfants, selon le contexte) sont des gros cons parce qu’ils font n’importe quoi ? Ou on se retrousse les manches et on commence à ranger, en se disant que la progéniture s’est entraînée aujourd’hui, elle a appris quelque chose, même si c’est infime, et elle fera mieux la prochaine fois. Il n’y a plus qu’à passer derrière pour nettoyer et ranger maintenant.

Savez-vous comment je nettoie le champ de bataille laissé par mon fils ? Avec bienveillance. Je le laisse casser des choses. Françoise Dolto disait qu’un enfant doit faire des dégâts. Et bien un adulte aussi apparemment. Et si on se considérait nous aussi avec bienveillance ? Il y a sûrement quelqu’un derrière nous qui se réjouit de notre apprentissage, de notre évolution, et qui ramasse le verre brisé avec bienveillance. Peut-être un peu d’agacement parfois, car il ou elle se demande quand est-ce que nous comprendrons qu’à force de balancer un objet il se casse ? Qu’à force de polluer on détruit ?

Cette évidence m’a frappée ce midi, alors qu’il y avait de la vinaigrette un peu partout dans la cuisine et des crudités mélangées avec les pommes pour la tarte. Et devinez-quoi ? Avec un tel apprentissage pour mon fils, et avec ce que j’ai compris, donc un apprentissage pour moi-même, j’étais très heureuse de tout ranger et nettoyer derrière nous.

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Conditionnement quand tu nous tiens…

…par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette

Le conditionnement. Ça commence tout petit. Quand les personnes qui s’occupent de toi te disent, c’est pas bien de faire cela, ça c’est bien continue. C’est bien / C’est pas bien. Combien de fois on l’a entendue celle-là quand on était enfant.

Je suis maman. Mon fils a deux ans et demi. C’est bien / C’est pas bien : j’ai viré ces mots de mon vocabulaire… En tout cas lorsqu’il est là.

Si je devais ne retenir qu’une chose pour l’éducation de mon fils, une seule chose à lui transmettre, ce serait de faire de lui un être libre. Non conditionné (ou disons le moins possible …) Capable de réfléchir et de prendre des décisions par lui-même et pas dépendant des autres, de ce qu’ils vont penser, de ce qu’ils vont dire, de comment ils vont réagir. Moi ça m’a pris plus de 25 ans pour prendre conscience que j’étais conditionnée au regard des autres. Pourtant le conditionnement c’est quand même ce qui régit notre vie la plupart du temps. Mais c’est tellement présent, ancré en nous, qu’on ne s’en rend même plus compte. Alors pour se déconditionner, ça m’a pris quelques années. Et c’est sûrement pas fini. Alors si je peux faire économiser quelques années d’enfermement conditionnel à mon fils et lui permettre de gagner quelques années de liberté, je prends.

Alors voilà comment je m’y prends justement. C’est très simple finalement : dès que j’ai envie de dire quelque chose à mon enfant, concernant ce qu’il fait, je me pose la question : qu’est-ce qui me pousse à faire ça ? Est-ce que c’est quelque chose qui me tient à cœur ? Ou pas ? Et si ça me tient à cœur, ça vient d’où ? Du cœur justement ? Des tripes ? Ou d’une peur ? D’une peur de quoi ? C’est pour sa sécurité et son intégrité physique ? Ou c’est juste une peur de ce que vont penser les autres ? Une peur du rejet ? De ne pas être aimé ?

En fait pour replacer les choses dans leur contexte : avant d’avoir un enfant, j’avais plein d’idées reçues sur leur éducation : la politesse, la hiérarchie familiale, la place des enfants par rapport aux adultes, dans la société, ce qu’ils DOIVENT faire, ce qu’ils ne DOIVENT PAS faire, ce qu’il FAUT que les parents fassent, etc. La liste pourrait être longue.

Et ensuite il est arrivé. Toutes mes idées reçues ont volé en éclat. Je ne pouvais m’attendre à rien de connu. C’est de l’adaptation H24, de l’inconfort 7j/7, surtout au début. Mais surtout, je me suis rendue compte que ce que je voulais pour lui, je le savais déjà, et je savais tout. Je ne pouvais pas forcément mettre les mots dessus, mais tout était là, quelque part en moi, et se présentait le moment venu. Je n’avais, et n’ai toujours que très peu d’inconnues à prendre en compte. Des doutes, bien sûr, je suis humaine et ce que je sais profondément va tellement à l’encontre de tout ce qu’on voit dans cette société qu’il y a forcément des moments de doute. Pas forcément sur ce que je ressens, mais plutôt : est-ce que je vais le mettre en application ?

Je ne sais pas dans quelle mesure les autres ont un impact sur le conditionnement d’un enfant. La nounou, les grands-parents, les autres enfants,  toutes les autres personnes qu’il fréquente. Je pense que ça dépend de l’enfant, de sa personnalité, de son caractère. En tout cas il est clair que j’ai fait le choix que mon enfant soit la majorité du temps avec nous ses parents. Je n’ai pas envie qu’il soit conditionné par d’autres personnes qui n’ont pas ma vision de la vie. Je ne l’ai pas fait pour le laisser à d’autres. Quand je dis ça, je ne cherche pas à culpabiliser les parents qui font garder leur enfant. Je comprends très bien que ce soit nécessaire dans notre vie moderne. Chacun est libre de faire ses propres choix. Si si. Et l’idée de ne pas avoir le courage de s’occuper de ses enfants dans cette société m’est totalement recevable. Car la société dans laquelle nous vivons va à l’encontre de tout ce que sont les enfants. La joie, la spontanéité, l’entièreté des émotions, leur puissance, l’apprentissage par le jeu. Tout ça c’est banni par la société. Alors comme le travail d’éducation revient à faire nier aux enfants tout ce qu’ils sont naturellement, vous vous rendez compte du travail ? Vaut mieux laisser faire ça à des pros. Ils connaissent leur job. Surtout qu’il y a certains enfants qui ne se laissent pas faire, ils sont coriaces. C’est compliqué de leur faire nier leur nature profonde, ils se rebiffent… Et nous les adultes, on ne se rend pas compte que les enfants sont juste en train de se débattre pour essayer d’être eux-mêmes. A la place on va chez le médecin et on leur cherche des pathologies.

Mon fils a un très fort caractère. Je le remercie pour ça. A chaque fois qu’il s’en sert, je comprends que ce que je lui demande sur le moment n’est peut-être pas forcément adapté. Je ne cherche pas à le faire rentrer à tout prix dans un modèle d’éducation qui est appliqué à tout le monde et qui ne convient donc à personne. J’analyse la situation et je m’adapte.

Attention, je ne suis pas en train de dire que je lui cède tout. Mais je fais mes choix en conscience. Pas selon la « morale », la « bien-pensance », la « bienséance, » la « politesse », vous m’aurez compris. Ce ne sont pas les valeurs que j’ai choisies, ni pour moi, ni pour mon fils. Mes valeurs, celles que j’ai choisies et qui me parlent profondément ce sont la liberté, la beauté, la simplicité et l’authenticité.

Pour moi, tant qu’il joue, qu’il apprend la vie dans le respect des autres, du vivant et de sa sécurité, je le laisse faire volontiers. Il est vrai que la notion de respect est forcément large et que chacun a sa propre définition, j’en conviens. Tant qu’il respecte ma notion du respect, c’est ok…

Alors voilà ce qu’il se passe dans ma tête. J’ai décomposé le mouvement mais ça ne dure qu’une fraction de seconde.  « Pourquoi je lui demande de faire ça ? Parce que j’ai peur que l’entourage dise qqch ? C’est bon je laisse tomber. » « Pourquoi je lui demande de faire ça ? Parce que j’ai peur pour sa sécurité ? Ok, est-ce qu’il y a vraiment un danger là tout de suite ? Est-ce que je peux essayer de lui faire confiance ? Oui ? Non ? » « Pourquoi je lui demande de faire ça ? Parce que ça répond à quelque chose qui est vraiment important pour moi ou je pense que c’est vraiment important pour son développement ? Ok, je continue de lui demander ça. Tant pis s’il râle, c’est comme ça. »

Je t’invite vraiment, cher lecteur, à observer lorsque tu agis ou réagis, ce qu’il y avait profondément à la racine de cette action ou réaction. Est-ce que ça vient vraiment de toi ? De tes tripes ? De ton cœur ? Ou est-ce que ça vient d’un conditionnement ? Si ça vient d’un conditionnement, c’est ok et c’est normal. Rien que le fait de l’observer, c’est déjà le début du dé conditionnement. Cette observation, je t’invite à la faire sur toi-même et pas forcément lorsque tu es en interaction avec un enfant, mais le plus souvent possible. Cet article, là, sur les enfants, l’éducation, tout ça… C’était juste un prétexte pour t’inviter à regarder en toi, à aller observer à l’intérieur de toi. Et à t’inviter à être toi-même, et pas la version qui respecte les codes de la société.

Mon fils est une source d’émerveillement inépuisable. C’est aussi le plus haut challenge de toute ma vie. Qu’est-ce que j’apprends à ses côtés ! Je suis comme lui, j’apprends tous les jours. C’est grâce à lui que j’ai pu observer tous ces mécanismes inconscients que l’on a depuis l’enfance et qui nous empêchent d’être vraiment nous-mêmes. Ils ne sont pas à blâmer ces mécanismes. Ils sont là pour une bonne raison. Ils nous ont permis de grandir et de survivre dans notre environnement jusqu’à l’âge adulte, âge où l’on peut enfin décider que notre survie ne dépend plus de personne d’autre. On peut alors décider de les mettre de côté pour être pleinement soi-même. Pour agir depuis notre cœur et nos tripes. Et c’est super intéressant et enrichissant. C’est un premier pas vers la liberté.

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